Le Nouveau Roman

En 2016, quelques semaines avant de disparaître, Jean Ricardou accepte de s’engager, plume à la main, dans un dialogue approfondi avec un jeune universitaire, Amir Biglari. C’est, de son aveu même, l’occasion pour lui de délivrer son analyse définitive de l’aventure Nouveau Roman.

La constitution et l’esprit du Nouveau Roman

(extraits)

Dans sa phase ascendante, le Nouveau Roman semble s’être constitué en quelque sorte deux fois: une fois de l’extérieur, une fois de l’intérieur.

Il s’est d’abord constitué de l’extérieur dans les années 1950 et 1960, par les offices d’une critique surtout journalistique, et, cela, non seulement pour des raisons de conjoncture, car, d’une façon spéciale, l’époque semblait attendre une certaine nouveauté (ainsi toute une presse parlait, comme indépendamment, d’une certaine “Nouvelle Gauche“), mais encore pour des raisons de structure, car, d’une façon générale, les journaux aiment bien, dans la mesure où il paraît lors y avoir événement, ce qu’elle présente comme des tendances inédites (ainsi, plus tard, avec ce qui fut appelé, dans un domaine proche, la “Nouvelle Fable“, et, dans de tout autres, les “Nouveaux Philosophes“, voire… la “Nouvelle Cuisine“).

Permettez-moi donc de ne pas trop m’étendre sur cette période, car si, un jour, tel journaliste, probablement celui qui était le feuilletoniste du journal Le Monde, Émile Henriot, a dû songer au terme de “Nouveau Roman“, cela pourrait bien ne ressortir, en somme, qu’à une anecdote extrinsèque.

Ce qui compte, plutôt, c’est qu’il s’agit d’une formule suffisamment opportune, en son caractère évasif, pour avoir été retenue, ensuite, notamment par certains qui se sont sentis impliqués, dont Alain Robbe-Grillet avec son livre Pour un Nouveau Roman (éditions de Minuit, 1963), puis… moi-même avec le volume Problèmes du Nouveau Roman (éditions du Seuil, 1967).

Il s’est ensuite constitué de l’intérieur avec le colloque Nouveau Roman: hier, aujourd’hui, de 1971, à Cerisy.

En effet, ce que cette réunion de dix jours a permis, c’est qu’un certain nombre de romanciers (Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Jean Ricardou, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon), et, cela, ou bien selon une implication minimale, avec l’envoi seulement d’un écrit (Butor), ou bien selon une implication limitée, avec une venue pour seulement quelques jours (Pinget, Sarraute), ou bien selon une implication maximale, avec une présence constante pendant ces journées (Ollier, Ricardou, Robbe-Grillet, Simon), acceptent de se réunir à l’enseigne du Nouveau Roman.

Or, comme aucun d’entre eux n’a exigé la venue de quelque autre, ni regretté telle présence effective, il semble permis d’admettre que, avec ce colloque, la constitution du Nouveau Roman comme ensemble a été, selon une manière de cooptation implicite, arrachée à la critique (qui procédait jusque-là un peu trop à sa guise) par certains romanciers eux-mêmes, lesquels, débattant entre eux parfois avec vivacité, ont néanmoins repris à leur compte la formule de Nouveau Roman.

À cela, il faut ajouter que, en tant qu’organisateur et directeur de cette rencontre, pour ainsi dire “historique“ dans le domaine dit “littéraire“, et qui, du reste, a fait l’objet, d’abord, d’une publication en livre de poche (éditions 10/18, 1972), puis, naguère, d’une réédition chez un éditeur renommé (éditions Hermann, 2011), j’avais, stratégiquement, d’autres idées en tête.

Il y en avait au moins deux.

La première, c’était d’arracher le Nouveau Roman à la critique traditionnelle, souvent journalistique comme je l’ai rappelé, non seulement quant à sa composition (qu’elle déterminait de façon variable, et, donc, très abusivement, à sa complète guise), mais encore quant à sa “hiérarchie“ (qu’elle façonnait souvent jusqu’à mettre en cause la vigueur du collectif).

En effet, semblant tirer parti de ce que certains des écrivains plus ou moins en cause avaient seulement fourni, soit des études à tendance académique (Michel Butor avec ce qui, en plusieurs volumes, allait devenir Répertoire aux éditions de Minuit), soit des études assez restreintes (Nathalie Sarraute avec, dans L’ère du soupçon (éditions Gallimard), une mise en cause de l’ordinaire conception du personnage), soit des remarques plutôt éparses (celles de Claude Simon, se plaisant, quant à lui, en général au fil d’entretiens, à beaucoup citer de précédents “penseurs“), et de ce que l’un d’entre eux, en revanche (Alain Robbe-Grillet, avec Pour un nouveau roman, éditions de Minuit), avait adopté, du reste de façon légèrement nébuleuse (comme l’atteste l’usage de l’article indéfini “un“), la formule “Nouveau Roman“, il n’était pas rare que cette critique, réduisant le phénomène collectif aux opinions légèrement dogmatiques d’un seul, bombarde ce dernier “pape du Nouveau Roman“.

Sous cet angle, la venue, dans ce colloque, de mes offices à visée moins personnelle que théorique devait donc permettre, non seulement, ce qui évinçait la notion d’un “pape“, de rendre plurielle la réflexion, mais encore, ce qui rétrogradait les hâtives opinions d’un seul, de lui fournir une assise conceptuelle plus ferme.

La seconde idée, c’était d’arracher le Nouveau Roman, comment dire, à un certain particularisme centré sur soi, cher, déjà, nous y reviendrons peut-être, à la plupart des Nouveaux Romanciers eux-mêmes.

C’est que, si adeptes fussent-ils, incontestablement, d’une certaine nouveauté, ils restaient tous, à mon avis, et d’autant plus que la formation de leur pensée avait eu lieu surtout dans l’“Entre-deux-Guerres“, plus ou moins victimes de certaines idées qui, les rendant myopes, en quelque manière, les empêchaient quelque peu d’apercevoir ce qui, du moins selon mes vues, était en train d’advenir avec le Nouveau Roman pris comme une cohérence d’ensemble.

Ce qui était en train d’advenir, c’est, comme il est possible, du reste, de le saisir déjà quelque peu dans la conférence “Le Nouveau Roman existe-t-il?“ par laquelle j’ai introduit ce colloque, et l’un mentionné lors de façon explicite, l’autre insinué de façon implicite, deux phénomènes corrélés.

Ce que, de manière explicite, j’ai en ce cas examiné, c’était, en observant que les divers Nouveaux Romans se trouvaient mettre en crise le personnage traditionnel, une mise en cause de la Représentation.

En effet, il est facile de saisir que c’est, notamment, sur le personnage que, pour une large part, repose la Représentation qui se trouve à la base de l’ordinaire fiction en général, et de l’ordinaire fiction dite “romanesque“ en particulier.

Du reste j’ai voué, dans cette perspective, peu après ce colloque, en 1973, tout le petit livre que vous avez mentionné tout à l’heure (Le Nouveau Roman) à faire saillir cette mise en cause de la Représentation sous les plus larges espèces d’une mise en crise du récit.

Mais ce que, simultanément, et de manière implicite, j’ai plus ou moins insinué dans ce liminaire au colloque, c’est que cette mise en cause de la Représentation allait de pair, ce qui était sensible quand on songeait à une cohérence d’ensemble, avec une certaine déperdition de l’“Auteur, entendu, celui-ci, comme une source singulière.

Bref ce dont il s’agissait, c’était en somme de “prendre au mot“, et la critique courante (en donnant une rigueur à la dénomination de “Nouveau Roman“ dont elle faisait, malheureusement, un usage plutôt flasque), et les… Nouveaux Romanciers eux-mêmes (en laissant entendre que la venue d’un ensemble cohérent supposait d’en rabattre un peu sur la sempiternelle notion d’“Auteur“).

La suite des événements a montré, ainsi que plusieurs phénomènes permettent de l’apercevoir, et quant à la critique ordinaire, et quant aux Nouveaux Romanciers eux-mêmes, que cette mise en cause de la Représentation rencontrait, ce qui est loin d’être inintelligible, des résistances considérables.

Ces résistances ne sont pas inintelligibles parce qu’elles s’appuient sur ce qu’il convient, me semble-t-il, de nommer la doxa, à savoir l’opinion régnante, bref le prétendu “bon sens“.

C’est que nous baignons tous, et pour ainsi dire comme des poissons dans l’eau, entièrement dans l’activité de Représentation.

Du coup il est difficile, voire dangereux, entre autres dans ce qu’il est convenu de nommer le domaine des “lettres“, de la montrer du doigt et, pis encore, de la mettre en cause.

Sans doute l’activité de Représentation est-elle un acquis de ce qu’il est possible, aujourd’hui, de nommer l’“Évolution“, car c’est elle qui semble avoir été à la base des innombrables développements de l’espèce humaine.

Mais, en même temps, cet acquis tend à devenir un leurre.

La Représentation tend à devenir un leurre, car, à force d’être consubstantielle, quasiment, à l’espèce humaine, elle devient une opération qui, apparemment tout empreinte de naturalité, semble aller de soi, alors que, avec ses multiples manœuvres, il faudra y revenir, elle pourrait bien n’être jamais qu’une manière de construction.

Dès lors, mettre la Représentation en cause, revient, de façon plus ou moins marquée, et surtout pour ce qui relève de la langue (comme l’est ce qui est nommé, à l’ordinaire, le “domaine des lettres“), à critiquer une sorte de sacré, bref une manière de tabou.

Que, du moins pour toute une période, que prolonge l’actuelle, et qu’il me paraît falloir qualifier d’“obscurantiste“, voire ressortissant à une sorte d’“Ancien Régime intellectuel“, les résistances de la Représentation soient incessantes, il semble qu’on puisse en tenir pour trace l’activité, déjà, quand ils étaient en pleine vigueur, de plusieurs Nouveaux Romanciers eux-mêmes.

extraits de Un aventurier de l’écriture – Entretien avec Amir Biglari, éditions Academia L’Harmattan, Bruxelles, 2018