Carnet de textique n° 1 A l’enseigne des lettres

L’étude en cause a été précédemment diffusée dans le cadre limité du Cortext (Cercle Ouvert de Recherche en TEXTique), durant la session 1999-2000 : elle accompagnait la fiche JR(32), datée du 29.03.2000, qui l’introduisait.

Il s’agit d’une analyse consacrée à des premières de couverture offertes par les dictionnaires le « petit Robert » et le « petit Robert 1″, chacune jouant sur une occurrence de l’alphabet, spécialement disposée pour intégrer le titre. Ainsi le choix d’un objet usuel, dont l’examen est trop souvent négligé, signale que, pour la textique, nul écrit n’exige une valorisation préalable pour mériter une observation approfondie.

Ce travail possède l’intérêt particulier d’expérimenter deux démarches innovantes, que Jean Ricardou a spécialement élaborées dans le cadre de la textique :

 

  • d’une part est déployée pour l’exposé une présentation bifide, qui s’attache à permettre une double lecture, l’une immédiatement accessible à un public ignorant tout de la textique et peu désireux d’en pénétrer les arcanes, l’autre praticable par les destinataires plus curieux ou plus au fait de la théorie mise en œuvre ; cette alternative est fondée sur la succession de deux sortes de zones : celles qui mobilisent uniquement le langage courant et procurent de l’analyse une version condensée, celles, signalées par un décalage vers la droite et un trait démarcatif à gauche, destinées aux lectrices et lecteurs souhaitant saisir en détail les mécanismes du raisonnement, qui emploient le vocabulaire de la discipline et explicitent les enchaînements conceptuels ayant permis de parvenir aux résultats énoncés ; une fois perfectionné, un tel agencement, dont l’occurrence évoquée ici est un exemple précoce, a reçu le nom d’écrit bizoné (pour découvrir les normes qui le régissent, voir notamment Jean Ricardou, Intelligibilité structurale du trait, Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2012, p. 21-22) ;
  • d’autre part est adoptée pour l’enquête une méthode, nommée structuropoïèse, qui s’attache à reconstituer les étapes vraisemblables ayant pu mener progressivement à l’actuel état de l’écrit observé ; cette démarche, qui consiste à établir pour les structures en place un processus cohérent d’élaboration, se différencie de la structurodromie, qui s’efforce de mettre en évidence les rapports entretenus par les éléments de l’écrit, en lien avec les positions qu’ils occupent, de manière à caractériser les structures discernables (pour des précisions sur les deux sortes d’approches, voir notamment Jean Ricardou, Salut aux quatre coins, Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2019, p. 77).

L’originalité de la structuropoïèse consiste à faire d’une interrogation sur les ressorts de l’écriture le constant point d’appui de l’analyse, de sorte que les structures de l’écrit étudié sont envisagées à partir d’opérations aptes à les produire. Bien entendu, l’enchaînement attribué à celles-ci correspond à la détermination d’un parcours logique, non pas à la quête empirique des manœuvres qui ont effectivement eu lieu. Par exemple rien ne garantit que les maquettistes des dictionnaires aient accompli dans le même ordre, en distinguant chacune d’elles, toutes les opérations énumérées.

À l’enseigne des lettres est, sauf erreur, la seule des études réalisées par la textique jusqu’à présent qui se fonde entièrement sur le recours à la structuropoïèse. D’après cette méthode, il semble normal que la prise en considération de l’écrit dans sa version finalisée n’intervienne pas d’emblée, mais à l’issue d’une série d’hypothèses quant aux aménagements dont il semble être la plausible résultante.

C’est pourquoi l’illustration qui correspond aux dispositifs des couvertures examinées, même si une référence encourage d’emblée à y jeter un œil, n’est introduite qu’aux deux tiers de l’étude : les développements qui précèdent s’appliquent à échafauder, en s’appuyant sur des outils de réflexion fournis par la textique, les phases de mise au point et les actions requises à cet effet.

Sans anticiper sur les principales articulations du raisonnement, qu’il convient de laisser à chacun l’agrément de découvrir, soit dans la version allégée de la zone usuelle, soit dans son intégralité, incluant la zone conceptuelle, il suffit de signaler quelques enjeux marquants de l’analyse.

  • La réflexion sur les exigences du dispositif met en évidence les liens de toute inscription avec les contraintes matérielles de l’espace déterminé où elle advient : en l’occurrence la répartition d’un ensemble d’éléments graphiques, les lettres de l’alphabet, doit composer avec le rectangle de la couverture, dont le format est limité pour favoriser une commode manipulation de l’ouvrage.
  • Les enchaînements de l’exposé soulignent à plusieurs reprises, en évoquant une « aubaine », la place que peut prendre, dans l’exercice de l’écriture, l’intervention d’une coïncidence heureuse : le choix d’une solution pour agencer l’écrit détermine des conditions favorables à la réussite concomitante d’un autre dispositif, selon une opportunité appelée prime de structuration. En somme un terrain s’offre pour la mise en place d’une structure supplémentaire, comme tout préparé selon une sorte de « ready-made ».
  • La recherche montre que l’obtention d’effets particuliers se heurte souvent à des obstacles que lui oppose le matériau mis en œuvre. Ainsi des distorsions se manifestent pour certains aspects, perturbant les tentatives pour ménager une ordonnance adéquate. Par exemple la mise en relief du titre, grâce à l’appoint de la série alphabétique, en tant que celle-ci renvoie à l’ordre des entrées dans le dictionnaire, requiert l’intégration commune des deux composantes, ce qui ne va pas sans provoquer des difficultés dans l’attribution respective de sites à chacune. Par suite les impasses auxquelles sont confrontés certains arbitrages entraînent une quête continuelle de solutions alternatives pour surmonter les imperfections, suscitant une relance permanente du raisonnement, dont le dynamisme s’avère stimulant.
  • L’approfondissement de la logique transformatrice, avec la remise en cause incessante des structures et leurs modifications résultantes, fait apparaître que le processus d’écriture n’a pas de limite prédéterminée : indispensable pour surmonter les blocages, cette démarche est susceptible de se prolonger une fois rejoint l’état effectif des écrits observés. De fait elle débouche, à l’issue de l’étude, sur une tentative de dépassement, une amélioration que propose Jean Ricardou par rapport à la maquette du « petit Robert 1″.

Ainsi la structuropoïèse, dès lors que l’écrit observé laisse discerner une anomalie ou une lacune, est passible d’une extension. Plus généralement, parce qu’à chaque étape l’opération effectuée risque d’occasionner des retombées perturbatrices incontrôlées ou de favoriser la détection d’une incomplétude, une de ses caractéristiques majeures tient dans l’incessante remise en cause des diagnostics.

Aussi importe-t-il que la vigilance analytique, sous peine de laisser échapper un aspect qui déroge à la logique globale de l’écrit, ne perde de vue aucun des facteurs qui conditionnent la validité de l’agencement résultant.

Cela permet de comprendre pourquoi le propos se montre minutieux à l’extrême, si bien que sa mise en route peut donner une impression de lenteur. En fait, grâce à un questionnement précis, il ménage des explications échelonnées, en procurant une découverte graduelle de la problématique, et il met en relief ses articulations les plus importantes, tout en préparant la venue d’analyses de plus en plus détaillées, de telle sorte que la complexité n’advient que très progressivement. Mais le degré qu’elle atteint finalement dans certaines zones techniques ne manquera pas de captiver celles et ceux qui goûtent les spécifications approfondies.

NB1 : Les références au « socle théorique » intitulé Intelligibilité structurale de l’écrit sont basées sur l’évolution 2000 de cet ouvrage, qui a continué d’être remanié par Jean Ricardou dans les années suivantes, jusqu’en 2006 pour l’ensemble et jusqu’en 2015 pour la première partie, intitulée Unification Fondamentale.

Donc, entre temps, les formules techniques ont parfois beaucoup changé, certains de leurs composants qui sont utilisés dans de très nombreux cas ayant été modifiés. Par exemple, l’affixe caco-, employé pour caractériser une défectuosité, est devenu dysortho-, tandis que scriptème a été changé en scripturème, de sorte que la désignation de tel élément d’une structure représentative comportant une faille, est passée de cacoscriptème à dysorthoscripturème.

Un renvoi systématique aux équivalents plus récents, quand ils existent, est fourni dans l’Index général des Carnets de textique, ce qui permet à la fois d’accéder aux définitions actuelles et de saisir quels remaniements a subis le vocabulaire théorique.

NB2 : Les notes sont placées en fin d’écrit ; celles qui se trouvent entre crochets ont été ajoutées par la rédaction des Carnets de textique.