Un Ricardou cruciXverbiste Prologue

“Je ne suis pas tout à fait celui que vous croyez.”

Jean Ricardou, Révélations minuscules, en guise de préface, à la gloire de Jean Paulhan, aux Impressions nouvelles, Bruxelles, 1988, passim (épuisé, voir https://jeanricardou.org/comment-se-procurer-nos-ouvrages/).

 

19 mars 1969

À 8-9 ans, je me préoccupais beaucoup des problèmes de terminologie: pourquoi un affluent plus long que le fleuve qu’il rejoint ne donne pas son nom à celui-ci? Par exemple le Missouri qui se jette dans le Mississippi, le Missouri est plus long mais le fleuve s’appelle Mississippi, et l’Aube qui se jette dans la Seine, pareil. Ce sont des problèmes posés dans Les lieux-dits avec la Dame/la Demoiselle.

Quel est le point de départ d’un livre? Il n’y en a jamais: un livre est commencé depuis toujours. Mais il y a un point de départ pratique. Dans Constantinople, j’ai commencé avec un mot sur une page: Rien. Et j’en ai tiré un livre de 250 pages par des procédés formels.

Dans Les lieux-dits, c’est sur une base 8: 8 chapitres de 8 parties chacun, avec une situation conflictuelle: guide contre roman, dont dépendent tous les autres conflits.

Cela commence par des nuages: rien qu’un paysage flou recouvert de nuées, puis à peine franchie cette ligne, tout le pays commence à dispenser des reflets. De réflexion en réflexion, par divers mécanismes et dispositifs scripturaux et descriptifs, les virtuelles profondeurs se réalisent, de détail en détail des rapports s’inventent et se nouent. On aboutit à une pléthore de cohérence.

Il y a la nécessité absolue de la structure qu’on instaure, et le travail de l’écriture: entre eux il y a un jeu, un conflit, qui est à étudier.

Dans l’écriture, il y a un mot qui arrive, et après, quand on relit, on s’aperçoit qu’il a une importance considérable par rapport au reste du livre. Un mot qui arrive comme par hasard, puis entre en rapport avec les exigences du livre, se fond avec elles, par exemple dix lieux ce sont les Lieux-dits par renversement. Le hasard n’est pas froid: il y a une nécessité qui opère, et cette situation conflictuelle qui s’instaure est passionnante.

Un mot arrive, et on voit ce que ça permet de faire, ce que ça met en rapport, et ce que les rapports produisent. Je ne sais pas ce que ça va produire; les rapports, je veux les INVENTER par des mots, pas les exprimer (selon l’idée d’une substance préalable, d’une réalité préexistante). Qu’est-ce que cela fabrique? l’histoire, le récit.

Ainsi, mot par mot, on peut inventer des rapports autres, rapprocher des choses qui ne l’ont jamais été.

L’objectif était de parvenir à une sorte de surdétermination permanente et une amplification: surdéterminer la majorité ou la totalité des termes à la limite, même un mot aussi insignifiant que « le », afin qu’on puisse mettre chaque mot en italique, et que l’italique se trouve justifié pour tous les mots.

Or la surdétermination confère une liberté paradoxale: plus il y a de surdéterminations, plus il y a de possibilités. 

 

(extraits de Les mots dits – Jean Ricardou au fil des phrases,de Noëlle Riçœur, inédit)

Le trajet du Croisé


Table des Lieux-dits