Un Ricardou édifiant Prologue

“Je ne suis pas tout à fait celui que vous croyez.”

Jean Ricardou, Révélations minuscules, en guise de préface, à la gloire de Jean Paulhan, aux Impressions nouvelles, Bruxelles, 1988, passim (épuisé, voir https://jeanricardou.org/comment-se-procurer-nos-ouvrages/).

 

De la textique à l’architecture il n’y a qu’un pas, comme pour son monumental vice versa, pas que Jean Ricardou a franchi plusieurs fois dans sa vie, dans un sens puis dans l’autre.

À partir de l’école maternelle, il se trouve fasciné par les structures qu’il lui advenait de percevoir autour de lui et les « moyens » techniques pour les obtenir:

26 décembre 2002

À 5 ans, à l’école maternelle, on nous a fait chanter des canons, et j’ai tout compris. Tout. Frère Jacques, décalé, la répétition avec une constante d’irrégularité: le récit, c’est ça.

À 5 ans, j’étais beaucoup plus fort que maintenant. Mon institutrice dit à ma mère: « On n’a jamais vu un enfant faire ce qu’il fait. Il ne trace pas d’abord le contour pour le remplir ensuite, il prend le pinceau, l’appuie sur la feuille et le tourne jusqu’à obtenir le fruit à peindre. » Par exemple, à la peinture, on nous faisait peindre des formes, c’était des découpes, je crois que ça avait forme de cœur. Tous les autres enfants peignaient soigneusement le contour, puis le remplissaient de couleur, alors que je commençais par remplir, puis je pliais le pinceau et le tournais pour former le contour. J’étais fasciné par les effets qu’on pouvait obtenir avec ce beau pinceau doux, et je n’ai jamais eu l’idée ou l’envie de faire comme tous les autres.

19-20 août 1977

De 5 à 7 ans, j’étais rachitique, et donc, d’avril à novembre, j’étais sur la plage avec ma mère. « Page/plage » c’est très bien, mais j’ai passé plus de temps que quiconque sur le sable.

Sur la plage, alors que les autres enfants faisaient des trous avec leur petite pelle, moi je construisais des pyramides minuscules de galets et je les alignais avec mes yeux sur les grosses pyramides de la Marina Baie des Anges; j’alignais une traînée de fumée d’avion avec le trou dans ma canne à pêche. Le conformisme des gens, c’est ce qui me désole le plus. Il faut se servir de ce qui est là et inventer, au lieu de chercher des plaisirs sophistiqués qui n’en sont pas vraiment.

*

Après la guerre et ses innombrables disparus, s’éveille chez lui une passion pour les monuments aux morts, ces memento mori, bornes noires qui surgissent au détour d’une route, ou dans l’ombre d’un autre monument détruit puis reconstitué dans le cas le Trophée des Alpes (ou Le Trophée d’Auguste) à La Turbie.

2 avril 1970

Il parle du « monument », qui serait à a base de tous ses livres: – C’est à Cannes, un monument sur un socle octogonal. Le monument américain, de Thanksgiving Day. C’est la clef de Constantinople. Tous mes livres sont construits là-dessus, et aussi sur le patois du port: j’en faisais des jeux de mots, je francisais les inscriptions.

30 mai 1970

Rentré à Paris d’un séjour de dix jours à Cannes, il dit: – Je suis allé voir le monument, l’ombre du monument, à La Turbie, tu sais. C’est une ombre de pierre de l’autre. – Où est l’autre? – Je ne sais pas, je le cherche.

13 juin 1970

Alors La Turbie, tu n’as rien trouvé? Il y a un livre, c’est très important, une inscription, tu n’as peut-être pas ce morceau-là.

10 juin 1974

La Turbie, c’est la clef de Constantinople. Les turbines (cycles) et le point central où tout converge, d’où on devrait pouvoir percevoir l’intégralité, on devrait pouvoir tout voir depuis ce point central, mais on ne distingue rien, à cause… de la turbidité. L’eau turbide, ORBI eT URBI. Il fallait voir, à la Turbie, non pas le monument, mais alentour, quelque chose… Peut-être le panorama, où l’on a vu sur… tout et pourtant rien, car tout est caché par d’autres montagnes.

(extraits de Les mots dits – Jean Ricardou au fil des phrases, de Noëlle Riçœur, inédit) 

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Ce qui l’intrigue le plus est l’inscription, non pas des noms, mais plutôt l’agencement même des blocs de pierre qui la composent, tel que reconstitué et décrit par Jules Formigé dans ce morceau ajouté à son livre de 1948:

La dédicace du Trophée des Alpes (La Turbie) – Jules Formigé (1954)

La rédaction de Gallia m’a demandé de publier à nouveau ma reconstitution de la dédicace du Trophée des Alpes[1]. En effet, dans les publications où je m’en suis expliqué, la réduction des reproductions ne permettait pas de juger avec toute la précision désirable du travail accompli. D’autre part, plusieurs fragments ayant été retrouvés et mis en place depuis 1948, il est intéressant de publier l’état actuel (1954) de l’épure originale qui, constamment tenue à jour, est et restera la base de cette reconstitution (fig. 1).

On sait que la dédicace du Trophée est un document privilégié entre tous, puisque son texte nous a été transmis intégralement par Pline l’Ancien dans son Histoire Naturelle (III, 130-137). La mise en place sur le monument occupe 17 m. de long sur 3m,66 de haut. Le découpage en neuf lignes a été dicté par les dimensions des deux séries de caractères et par les fragments de mots qui, précédés ou suivis d’un blanc, représentaient des débuts ou des fins de lignes. La disposition des noms de peuples en suites horizontales (et non en colonnes verticales comme l’avait proposé Mommsen au C.I.L., V, 7817) est imposée par certains fragments portant à la fois sur deux lignes. La hauteur respective des assises et la longueur des blocs est donnée par plusieurs fragments et par comparaison avec les autres parties du socle de l’édifice. La disposition régulière de l’appareil ayant été soigneusement établie, le nombre des lettres par blocs a été calculé en fonction d’un écartement moyen des caractères et précisé à l’aide des fragments comportant un joint de bloc. Certains fragments donnent les interlignes des petites lettres, égaux à la demi-hauteur de ces lettres.

Les parties foncées sur le dessin représentent les quelque 140 fragments originaux retrouvés et incrustés dans le panneau moderne, composé de blocs de marbre sur lesquels l’inscription a été regravée de telle façon que par leur teinte et leur contour, les morceaux antiques se reconnaissent à l’œil nu. La mise en place du texte était assez sûre pour qu’on pût se permettre d’utiliser tous les fragments retrouvés, même ceux (d’ailleurs fort rares) qui, ne portant que sur une partie d’une seule lettre, pouvaient se placer dans l’un ou l’autre exemplaire de cette lettre figurant dans l’inscription. Chaque fois qu’un fragment nouveau est retrouvé, il est donc incrusté à sa place dans le panneau.

(fig. 1)

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C’est déjà l’étude des structures, des alignements et des opérations, autrement dit l’architecture de l’écrit, c’est à dire déjà de la textique.

 

[1] Formigé Jules. La dédicace du Trophée des Alpes (La Turbie). In: Gallia, tome 13, fascicule 1, 1955, https://www.persee.fr/doc/galia_0016-4119_1955_num_13_1_1432